Pourquoi
![]() |
ILS ONT BRULELA LANGUE DE BOIS |
Le MAKI vient d’ouvrir ses portes à Angoulême dans les anciens abattoirs. Certains parlent d’un nouvel espace de dissidence artistique, d’autres de résidences d’artistes, de fabrique d’armes en chocolat, d’accident de voitures, d’un musée imaginaire… Mais qu’en est-il vraiment?
Pour le savoir je suis allé demander au maître des lieux: Florent Poujade.
Cliché, c’est l’hiver, léger brouillard, décor de zone industrielle, mauvaise odeur… je me gare.
Je me dirige vers un hangar en tôle où j’entends quelqu’un taper sur un truc en fer: c’est lui.
Il lève ses lunettes de sécurité, me regarde tout hébété une barre de métal dans une main, le marteau dans l’autre, « bonjour ».
Mécaniquement, on se dirige vers des bureaux où il m’offre un café lyophilisé… on discute, au bout du troisième je lance :
Le MAKI c’est un petit animal en voie d’extinction?
F.P.: Oui… aussi.
Le nom n’a rien à voir avec le petit singe?
F.P.: Ni les sushis… Un petit singe, des anciens abattoirs, une zone industrielle c’est assez bestial ici, mais ça n’a rien à voir. Le MAKI, c’est un lieu comme le maquis. Le nom nous est venu en voyant l’actualité politique, l’urgence. MAKI ça veut dire Musée d’Art Kontemporain Imaginaire ou Inutile… ou Indépendant, comme tu veux, c’est selon l’humeur.
Tu dis « C’est un nom qui nous est venu en voyant l’actualité », mais c’est qui « nous »?
F.P.: « Nous » ce sont les membres fondateurs de l’association. « Nous », c’est Benoit Delepine (auteur réalisateur), Marc Hennebert (chef opérateur) et Laurent Weber (auteur touche à tout et bon à rien). Il y avait une urgence sur cette ville. Comme dans de nombreuses villes, on a rien inventé, la politique culturelle distribue beaucoup d’argent à la diffusion institutionnelle et aux festivals… rien n’est proposé à la création ; si ce n’est des résidences bien formatées pour des artistes qui n’en ont pas vraiment besoin. Dans l’imaginaire collectif, l’artiste reste un éternel squatteur paresseux qui fout le feu à des hangars en fumant des bédots sur son canapé Emmaüs. C’est partout pareil. Ici, on a voulu faire les choses dans les règles et quand on a demandé à des experts de nous assurer les lieux… ils ont tous refusé.
A cause de cette image de l’artiste RMISTE fumeur de KIKI?
F.P.: Exactement. Alors qu’on ne fait pas que fumer, on picole aussi et on se shoote un peu… Non je plaisante mais c’est usant à force. T’as vu l’espace, pour qu’un lieu comme ça fonctionne il faut que tout le monde y mette du sien VRAIMENT. Faut arrêter la parlote et les beaux discours. Il ne faut pas avoir peur de la création. La création ça fait pas mal. Il faut prendre des risques et jouer le jeu… Il y a des villes où ça a fonctionné, Nantes avec Royal de Luxe, Nice avec La Station, le 115 à Paris… bon pour eux ce n’est pas encore tout à fait réglé mais on reste confiant…
Tout ça ce sont des collectifs qui ont mis du temps à se mettre en place.
F.P.: Ici, c’est pareil. Cela fait huit ans que l’on se bat pour avoir un lieu comme celui-ci. Les lettres d’expulsion, les articles de presse, les menaces… on connait. Alors dès qu’on a vu que l’activité des abattoirs cessait on a sauté sur l’occasion. Après c’est le contexte des élections municipales qui a joué en notre faveur… la porte s’est ouverte, on a glissé notre pied et on a poussé avec l’épaule. On n’allait pas laisser passer ça!
Alors, « La résistance » est en marche!
F.P.: On n’a pas le choix. Il faut résister et proposer. Il faut que les choses changent. Que les gens comprennent que l’artiste qui peint aujourd’hui dans son squat, ou graff sur les murs, sera peut-être demain celui qui réalisera des clips ou des films d’animation… On est bien forcé de constater que tout se croise. Qu’il n’existe plus de hiérarchie dans les arts. Qu’il n’y a plus de hiérarchie parce qu’il n’y a plus de frontière. Et c’est tant mieux. Les frontières, les étiquettes, c’est bon pour les rayonnages de la FNAC. Que celui qui dessine est aussi celui qui mixe, que celui qui réalise est aussi photographe, que celui qui filme est aussi celui qui chante.
Ah ça c’est Michel Berger!
F.P.: J’exagère mais tu comprends ce que je veux dire.
Oui… Le MAKI, c’est un espace de création libre et pluridisciplinaire.
F.P.: C’est ce que l’on souhaiterait. Un espace de création libre de 4 hectares avec 2500m_ de bâtiment pour les expos, les ateliers, les arts vivants, l’animation et la vidéo. Il y a aussi deux appartements pour accueillir des artistes en résistance.
En résidence?
F.P.: Décidément… C’est le café.
Ce n’est pas un peu prétentieux tout ça?
F.P.: Ce n’est pas de la prétention! C’est l’urgence qui donne ce ton un peu dramatique et fataliste.
La fabrique du morbide? J’ai vu le dessin tout à l’heure.
F.P.: Oui et bien justement on voudrait en sortir. A Angoulême on a la chance d’être au cœur d’une fabrique d’images en particulier liées à l’animation, à la bande dessinée et à l’édition ce n’est pas rien. On a tous des amis qui bossent là-dedans alors faut en profiter. Le MAKI c’est un magnifique terrain de jeu. Tu veux un autre café?
Non merci !
F.P.: Tant mieux parce que tu as fini les sucrettes. Moi j’aime pas les sucrettes. On n’est pas très sucrettes au MAKI.
Ah!… Euh Tout à l’heure tu parlais de résidences et d’ateliers, tu peux m’expliquer comment ça marche ?
F.P.: Et bien, pour le moment une bonne partie des bâtiments est encore en travaux. Certains ateliers ne sont pas encore équipés en eau courante et en électricité, d’autres ont encore des vitres cassées… on essaye de mettre tout ça en place le plus vite possible. On fait ce qu’on peut. On est tous bénévole ici. La mairie s’occupe des équipements lourds, de la mise aux normes de la sécurité et nous, de tout l’aménagement et de faire vivre le lieu. Décemment… tu as vu… on ne peut pas encore accueillir d’artistes. Ceux que tu as croisé ici, sont membres de l’association, ils ont accepté de travailler dans de telles conditions, ce qui n’est pas toujours facile, surtout quand il fait froid comme aujourd’hui et que tu dois traverser tous les locaux pour aller récupérer de l’eau. Ils participent à la réhabilitation du lieu. Ils s’investissent. Ils souhaitent que ça marche. Ils donnent des coups de mains pour repeindre ici, réparer un truc par là… ce ne sont pas encore des conditions optimales… Nous, on ne se plaint pas, on est très heureux d’être ici, mais ce n’est pas assez correct pour accueillir quelqu’un.
En fait vous êtes combien pour le moment ?
F.P.: Une petite trentaine.
Oui… et comment cela va-t-il fonctionner après ? On envoie son dossier ?
F.P.: Exactement. On pense ouvrir les ateliers et les résidences en février prochain. On espère avant, peut-être à l’automne. Les résidences s’adressent à tous les types de discipline : sculpteur, peintre, compagnie de spectacle vivant, cinéma etc. Tu cherches un endroit pour répéter, construire un décor, exposer… tu peux le faire ici. Les résidences doivent être assez courtes. Tu ne peux pas disposer d’un atelier pendant un an… il faut laisser de la place pour tout le monde.
Si j’ai bien compris donc, on envoie son projet, on précise la durée et si on veut, on peut être hébergé ? Tout ça c’est gratuit ? On a une bourse ?
F.P. : Non, il n’y a pas de bourse. On n’est pas la Villa Médicis… par contre tu peux être hébergé, oui. Il y a deux appartements pour ça, que nous sommes en train de finir de retaper. Quant au prix, c’est très simple. Tu payes juste les charges liées à ton activité. On ne perçoit pas de loyer. Tu peux faire un don à l’association si tu veux ou, ce qu’on préférerait, laisser une œuvre ou deux, en dépôt, pour nous aider à constituer une petite collection permanente. Si tu as besoin de l’œuvre tu peux la reprendre et en laisser une autre à la place. C’est à toi.
Et bien je souhaite que cela vive très longtemps et que cela donne des idées à d’autres… en tous les cas je suis très content d’avoir pu discuter avec toi, dans ton bureau, en buvant un café et surtout en fumant bien au chaud… cela m’a rappelé des souvenirs qui datent d’avant la prohibition.
